L’actualité commentée

Le tribunal de la famille croule sous les demandes d’intervention

Le 14 novembre 2022

Les tribunaux de la famille de Bruxelles sont submergés depuis plusieurs années. De multiples situations sont en suspens, non jugées pendant des mois, voire des années

De multiples exemples

- Des parents divorcés en janvier 2021 ne sont pas d’accord concernant la garde de leurs filles adolescentes, qui vont vivre chez leur mère. Le père va en appel et, en septembre 2021, a lieu une première audience où rien ne peut encore être décidé. L’audience suivante est plusieurs fois reportée, dont une première fois parce que… l’audition des enfants n’a pas été tapée à la machine.
Le père ne voit plus ses filles. L’une d’elle devient majeure…
Quand une plaidoirie est enfin programmée, elle est fixée près de deux ans plus tard, et le père a décidé de ne plus se battre.

- Lorsque leur maison est vendue, des parents divorcés ne sont pas d’accord sur le partage de l’argent. Tant qu’il n’y a pas de jugement, celui-ci est bloqué chez le notaire… pendant cinq ans. Impossible pour ces parents de faire des projets…

- Des parents séparés sont d’accord sur l’ensemble des décisions à prendre. Les filles ne voient plus leur père. La mère, d’origine étrangère, veut retourner en vacances dans son pays d’origine. Billets, passeports… L’ambassade exige la signature du père, qui ne se manifeste pas. L’été passe, les billets sont perdus, aucune date n’est prévue pour l’intervention d’un juge, seul à pouvoir obliger le père à signer ou à décider à sa place.

- Des parents ne sont pas d’accord sur la contribution alimentaire. Quand trois, quatre ans plus tard, il y a enfin une décision judiciaire qui la modifie, l’un des parents doit alors payer des années d’arriérés… et l’autre a vécu pendant des années en difficulté.

Ce non-traitement des demandes dans un délai raisonnable provoque inévitablement des dégâts dans les familles : perte de liens, perte d’argent, impossibilité de faire des projets, de commencer une nouvelle vie, etc.

Reconnaitre la responsabilité de l’État ?

Aux termes de l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme , « [] toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera […] ». La Cour européenne des droits de l'homme rappelle à cet égard « le droit, pour les justiciables, de voir leur dossier traité dans un délai raisonnable, celui-ci s’appréciant avec une sévérité accrue lorsque l’on touche à des questions urgentes par nature, comme celles qui se posent en matière familiale ».
Les affaires concernant des enfants et le contentieux familial doivent donc être rapidement traités. D’ailleurs, une loi belge de 2013 a rappelé cette exigence de juger ces dossiers rapidement.
L’énorme arriéré du Tribunal de la famille de Bruxelles est en contradiction totale avec ces textes.
Nos exemples, que l’on pourrait multiplier, mettent en évidence ce non-respect des règles édictées.
Le ministre de la Justice a déjà été interpelé par le passé notamment par le représentant des avocats bruxellois spécialisés dans cette matière. En vain…
Aujourd’hui, la Ligue des familles, des avocates spécialisées en droit de la famille et plusieurs dizaines de leurs clients attaquent l’État belge à propos de l’énorme arriéré judiciaire du Tribunal de la famille de Bruxelles. Ils veulent faire reconnaitre la responsabilité de l’État et introduisent dans ce but une « action en responsabilité ». L’espoir est de faire évoluer la situation et de prendre des mesures (engagement de magistrats, de greffiers, mise en place d’un service de magistrats suppléants, etc.).

Pourquoi ces inadmissibles retards ?
C’est une réalité connue depuis des années, la Justice manque de bras ! Les raisons sont multiples :

  • Le nombre de magistrats et de greffiers prévus par la loi – ce qu’on appelle le « cadre » - n’est jamais complet. Antérieurement, les gouvernements n’ont pas recruté ou ont recruté tardivement pour les postes devenus vacants. Et, quand recrutement il y a, les candidats ne se pressent pas… car les conditions de travail sont devenues plus difficiles, précisément en raison de cet arriéré. Cela peut par exemple donner lieu à des audiences au cours desquelles les personnes concernées et leurs avocats se montrent plus impatients et donc plus agressifs.
  • La Cour d’appel aussi manque de magistrats dans cette matière. Alors, il lui arrive de déléguer un juge du Tribunal de la famille vers la Cour d’appel. C’est bien pour la Cour d’appel, mais cela pose problème pour le tribunal de base car ces magistrats ne sont pas remplacés, comme les magistrats malades.
  • En effet, avec la pression de ces situations, les burn-out de greffiers comme de magistrats ont augmenté, sans que ceux-ci soient remplacés car il n’existe pas de service de remplacement dans la justice.
  • La loi du 31 juillet 2013 a instauré de nouvelles règles (de procédure notamment), qui ont considérablement augmenté le travail des magistrats C’est le cas, par exemple, de l’instauration d’une chambre de règlement à l’amiable, des mesures urgentes concernant le contentieux familial qui doivent être traitées « comme en référé » (donc en urgence), du droit des enfants à être entendus dans certaines situations, etc. Cela exige du temps, de la délicatesse et de la sérénité. Sur papier, tout ceci est bien mais les cadres (de magistrats et de greffiers) n’ont pas été augmentés pour faire face à ces nouvelles obligations…
  • Les familles changent et, par exemple, sont, de plus en plus souvent « éclatées », ce qui peut multiplier les contacts, les demandes adressées au tribunal de la famille. Un exemple : deux parents non mariés, séparés déjà lors de la naissance ou qui se séparent très vite…

Démocratie ?

Tous ces dysfonctionnements décrédibilisent la Justice aux yeux des citoyens. Alors qu’il y a urgence, qu’il est question d’enfants, de liens familiaux, la Justice semble aux abonnés absents. Or elle est un pilier de la démocratie !
Quant aux avocats, ils sont confrontés en permanence à la peine et au mécontentement des parents alors qu’ils sont impuissants, comme les juges, à régler seuls le problème de l’arriéré judiciaire.

Commentaires

  1. Le tribunal de la famille croule sous les demandes d’intervention

    23 novembre 2022

    Moriaux Raymond

    Dommage que l’on semble ne pas séparer les affaires en fonction de leurs objets et de leurs difficultés. Ainsi, tous les dossiers qui ne concernent pas les enfants et les cas (très) simples (par exemple en matière de donation en flagrante infraction avec le Code civil) sont tenus d’attendre que les autres, introduits avant, soient réglés. C’est à dire une éternité alors que quelques minutes suffisent à régler le problème. Et quelle étrangeté de faire des problèmes de donation des affaires de famille au même titre que les divorces et les gardes d’enfants ...