L’actualité commentée

La Justice et le retour des enfants belges partis en Syrie avec leurs mères

Le 9 mars 2019

Madame X. et Madame Y, toutes deux belges, sont parties en Syrie rejoindre leur mari djihadiste, probablement tués au combat. Elles ont chacune trois enfants, de quelques mois à six ans.

Image @ Unicef

Ces mères ont été condamnées, par le tribunal correctionnel d’Anvers, à cinq ans d’emprisonnement pour leur participation aux activités d’un groupe terroriste.
Aujourd’hui, elles vivent avec leurs enfants dans un camp dirigé par les autorités kurdes, en Syrie. Elles ne peuvent pas en sortir et n’ont pas la possibilité de revenir en Belgique.

Il y a urgence

En mai 2018, les deux jeunes femmes ont tenté sans succès de faire condamner l’État belge à les rapatrier avec leurs enfants, puis à rapatrier seulement les enfants.
En novembre 2018, elles ont réintroduit une demande en justice en référé (c’est-à-dire dans l’urgence) pour obliger l’État belge à faire rapatrier les enfants. Selon leur avocat, mais aussi la directrice de Child Focus et un pédopsychiatre qui les a rencontrées, l’urgence est réelle : les enfants sont sévèrement sous-alimentés et risquent de ne pas passer l’hiver.
Le 26 décembre 2018, le juge des référés du tribunal de première instance de Bruxelles prend sa décision, appelée ordonnance. Il reconnait qu’il y a urgence et condamne l’État belge à « prendre toutes les mesures nécessaires et possibles » pour permettre aux enfants de regagner la Belgique. Par exemple, le personnel diplomatique peut prendre contact avec les pouvoirs locaux pour obtenir et fournir aux mères les documents de voyage nécessaires.
L’État a quarante jours pour rapatrier ces personnes et il est condamné à une astreinte de 5000 euros/jour de retard et par enfant. Même si l’État belge, en désaccord avec cette ordonnance, va en appel, il doit obligatoirement rapatrier ces personnes. On dit que l’ordonnance est « exécutoire ».

Pourquoi cette ordonnance ?

Le juge des référés explique sa décision et l’argumente comme suit :

  • pour la Convention internationale des droits de l’enfant, article 3, § 1, tenir compte de l’’intérêt supérieur de l’enfant est primordial ;
  • le Code consulaire, qui détaille notamment les droits des Belges à l’étranger, prévoit l’assistance des Belges à l’étranger ;
  • le comportement éventuellement fautif des parents n’a pas d’influence sur les droits des enfants ;
  • il est possible de négocier avec les autorités kurdes ;
  • selon la Convention internationale des droits de l’enfant toujours, les parents doivent aider leurs enfants à bénéficier de leurs droits propres et les enfants ont le droit d’être éduqués par leurs parents (articles 5 et 9). L’article 8 de la même convention garantit le respect de la vie familiale. L’application de ces articles implique que les mères soient rapatriées avec leurs enfants.

« L’intérêt de l’enfant », oui mais…

Selon Jacques Fierens, professeur aux Universités de Namur, Liège et Louvain et avocat à Bruxelles, l’application de ces « droits de l’enfant » dont on parle tant, n’est pas nécessairement une réalité. C’est particulièrement le cas « lorsqu’ils concernent les enfants de ceux que beaucoup n’aiment guère, les délinquants, les pauvres, les étrangers non pourvus de titre de séjour ». Auxquels s’ajoutent les enfants de terroristes. Les autorités administratives, politiques et, parfois, les tribunaux semblent oublier ces enfants. Ils oublient aussi que l’enfance dure jusqu’à… la majorité, soit 18 ans.
Autre constat : l’application des articles de la Convention internationale des droits de l’enfant et les décisions du Comité des droits de l’enfant (groupe d’experts indépendants qui contrôlent l’application de cette Convention par les gouvernements qui l’ont ratifiée) suscitent toujours des discussions.
C’est pourquoi la décision du juge des référés bruxellois est importante, tant pour les enfants que pour l’État de droit. Elle renforce ces droits de l’enfant puisqu’elle permet de conclure que l’article 3, entre autres, dont il est question plus haut, peut « avoir des effets directs », c’est-à-dire être appliqué directement.

« Elle rappelle, écrit encore Jacques Fierens, que tous les humains ont des parents ou en ont eu, qu’ils ne les ont pas choisis, qu’ils n’en sont pas responsables ». Il ajoute encore que « tous les enfants ont le droit de vivre avec eux, dans la mesure du possible, quitte à être séparés de leur mère le temps qu’elle exécute une peine de prison ».
Et enfin, l’ordonnance du juge des référés bruxellois prouve que la séparation des pouvoirs existe bien dans notre pays et que la Convention des droits de l’enfant permet de changer une vie. C’est le rôle des juges d’y veiller.

Cette décision a été réformée par la Cour d’appel de Bruxelles. L’arrêt de celle-ci fera l’objet d’un prochain article sur Questions-Justice.

Commentaires

  1. La Justice et le retour des enfants belges partis en Syrie avec leurs mères

    14 mars 2019

    Piano blanc

    # Le 10 mars à 16:12, par Piano blanc

    Personne ne sera peut-être à même de me le dire ici, mais je serais curieux de connaître l’orientation politique du juge des référés du tribunal de première instance de Bruxelles qui a rendu l’ordonnance du 26 décembre 2018.

    De même pour Jacques Fierens, professeur aux Universités de Namur, Liège et Louvain et avocat à Bruxelles, qui énonce " l’enfance dure jusqu’à… la majorité, soit 18 ans."

    Ce distingué professeur oublie que nombre des délits sont commis par des "enfants" de 16 18 ans (souvent issus de parents analogues à ceux partis en Syrie) dont l’impunité est assurée.

    A quand la majorité pénale à 16 ans (comme pour la majorité sexuelle) ?

    Si on est majeur à 16 ans quand il s’agit de forniquer, on doit l’être aussi quand il s’agit de commettre des faits délictueux.

  2. La Justice et le retour des enfants belges partis en Syrie avec leurs mères

    12 mars 2019

    GeorgesOE

    1. Sauf maltraitance par cette dernière, séparer un enfant de sa maman ne devrait pas être permis. Les séquelles en résultant seront incommensurables, tant pour l’enfant que pour la collectivité.

    2. Les personnes qui ont pour but de détruire notre mode de vie n’ont pas leur place dans notre société.

    3. Contrairement à ce que donne à penser J. Fierens (voir ainsi Justice en ligne, le 11.02.2019) et consort, la décision du juge des référés est inconstitutionnelle, illégale, opportuniste et politique. Elle ne « fait donc du bien » (ibidem), ni à l’enfant, ni à notre société, ni à l’Etat de droit. Elle « objétise » l’enfant au profit de certaines personnes qui pourront ainsi rentabiliser leurs activités juridico/médiatico/politiques en surfant sur ce thème fondamental, au demeurant, des droits de l’enfant. Il s’agit évidemment pour ces personnes d’un placement financier à long terme .

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