Invitation à la lecture : « Les juges – Le procès Eichman »

par Joseph Kessel

30 août 2026

1961, Haute Cour de justice, Jérusalem, ouverture du procès d’Adolf Eichman. Joseph Kessel, grand reporter et romancier, y assiste.

Mots-clés associés à cet article : Lecture , Adolf Eichman , SS , Criminel de guerre

Il explique : « L’accusé avait pour nom Adolf Eichman. Son crime dépassait toute mesure humaine. Il avait pris part – et une part majeure – à l’anéantissement de six-millions de vies. Les victimes, hommes, femmes, adolescents, enfants à la mamelle – étaient juives. De 1939 à 1945, Adolf Eichman, officier SS, avait eu pour travail de traquer et déporter les populations israélites de tous les pays occupés par les soldats d’Hitler. Il s’était acquitté de sa charge avec un zèle si enthousiaste et si monstrueux, que les Alliés l’avaient inscrit sur la liste des grands criminels de guerre ».
Au fil des différentes étapes du procès, Kessel tente de comprendre le personnage…
Quel que soit son interlocuteur, quels que soient les faits sur lesquels il est interrogé, Eichman répète sans cesse la même défense : rien n’est de sa faute, il était obligé d’agir comme il l’a fait. Il n’a jamais pris la moindre initiative et les actes qu’on lui reproche ont toujours été décidés par d’autres.

Aucune responsabilité

Les preuves contre lui sont nombreuses et accablantes mais il continue à affirmer : « Je n’y pouvais rien ». Il explique qu’il s’est tenu à son rôle, à sa fonction, il a suivi des procédures instaurées par d’autres. Ce que démentent bien d’autres témoignages, par exemple celui d’un homme que l’accusé présente comme son supérieur et qui affirme « qu’Eichman transgressait les ordres de Himmler (autre important fonctionnaire nazi) lui-même quand celui-ci, pour des motifs financiers, recommandait que l’on épargnât certains juifs ».
En lisant nombre de déclarations, on croit rêver ! Le déni et, ou, l’hypocrisie sont permanents. Ainsi, Eichman explique, par exemple, que les amendes et confiscations des biens des Juifs étaient utiles pour assurer leur propre déportation ! Ahurissant ! Effarant ! On ne sait quel terme utiliser ! Autre exemple : lorsqu’il est intervenu pour que des Juifs ne soient pas avertis qu’ils allaient être arrêtés, il explique que « L’ignorance où se trouvaient les déportés permettait de faire les sélections sans entrave ».

Aucun doute

Jamais l’accusé n’exprime un doute, un regret, une interrogation. Il ne se pose ni ne s’est posé aucune question concernant le désastre, l’horreur, les conséquences de ses décisions et actions.
Kessel, et avec lui ses lecteurs, continueront à s’interroger sur la personnalité d’un homme dépourvu de toute sensibilité, niant aveuglément toute responsabilité dans la mort de millions de victimes. En réponse à sa question concernant la personnalité de cet homme aux actes monstrueux, le journaliste continue à s’interroger : « Est-ce que, au fond, tout ce mystère ne tenait pas au fait qu’il n’en avait point ? Et n’avait pu en trouver une que dans le sang, et les pleurs et les râles de millions de victimes ? ».

En fermant ce livre, on reste effaré, abasourdi : si l’on savait bien que tant d’horreurs ont existé, on n’imaginait pas qu’un des acteurs puisse, avec tant de vigueur, d’hypocrisie, de déni, réfuter toute responsabilité individuelle. Et que toute question éthique soit inexistante…

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