Invitation à la lecture : « Les preuves »

par Suzie Miller

15 juillet 2026

Suzie Miller, dramaturge anglo-australienne, a tiré un roman de sa pièce à succès « Prima Facie ». Le titre de ce roman : « Les preuves », que Thérèse Jeunejean a lu et nous présente.

Mots-clés associés à cet article : Avocat , Preuve , Viol , Littérature , Violence sexuelle , Prima facie , Lecture

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Brillante avocate pénaliste, Tessa vit maintenant dans ce monde d’avocats et de magistrats généralement issus d’un milieu privilégié, bien différent du sien. Mais elle s’est battue pour conquérir cette place et elle croit en la justice : « Les gens comme moi œuvrent pour la défense parce qu’ils croient en la nécessité de protéger les individus. Pour nous, travailler pour la défense consiste à travailler pour la justice sociale. On se bat pour les droits et on veut se battre pour les défavorisés ».
Elle explique encore : « Bien sûr, nous avons notre conviction mais notre travail consiste à la mettre de côté. Et à jouer notre rôle. Nous racontons la meilleure version de l’histoire de notre client. Le procureur, la meilleure version de l’histoire du sien et de celle de la police. De la sorte, le tribunal entend tout ce qu’il est possible d’entendre et le système judiciaire peut faire son boulot ».

Tout pour défendre le client

Parmi ses clients, des hommes accusés de violence sexuelle. Lors du procès, Tessa ne fait guère preuve d’empathie pour la femme victime, qu’elle interroge jusqu’au bout pour obtenir ce qu’elle vise : la non-condamnation de son client… Pour elle, c’est la seule chose qui compte. Son contre-interrogatoire amène la victime là où elle veut arriver : elle la titille, répète ses questions, obtient des réponses suffisamment floues pour faire douter des faits : un viol, vraiment ? À une jeune consœur, elle explique : « Quand le débat se concentre sur le consentement, tu n’as pas à prouver que la plaignante était consentante, mais qu’il ignorait qu’elle ne l’était pas. Qu’il pouvait raisonnablement penser qu’il n’y avait aucun problème ».
Attention, cette affaire se passe à Londres ! En Belgique, une avocate ne peut pas utiliser cette technique pour défendre un client accusé de viol. Selon le code pénal sexuel belge, un avocat ne peut plus se contenter de dire que la personne accusée ne savait pas ou ignorait que la victime n’était pas consentante. Il doit désormais s’assurer qu’elle a bien donné son consentement. Il est renvoyé sur ce point à l’article suivant publié sur Questions-Justice : « Sans consentement, un acte sexuel peut être un viol - Que dit le droit belge ? ».
Toujours à l’affut lorsqu’elle interroge la victime, elle dit encore : « Quand on détecte une incohérence, on peut contre-interroger et démontrer qu’il y a mensonge, magouille.

Violée

Et puis c’est le choc, le coup de poing : elle est violée par un collègue. D’emblée, elle sait qu’elle aura très peu de chance d’être entendue. Pourtant, elle se rend à la police, elle porte plainte… Elle n’est pas d’accord avec cette soi-disant meilleure façon de s’en sortir : faire comme si rien ne s’était passé, oublier. « Je ne serai la victime de personne. Je suis une battante, je m’en sortirai toujours », affirme-t-elle. Ou encore : « J’ai toujours cru faire ce qui était juste. Aujourd’hui, j’ai besoin que la loi le fasse pour moi ».
À son tour, pendant plus de deux ans, elle découvre combien sa parole de femme a peu de poids face à celle de son violeur, parce qu’il est un homme mais aussi parce qu’il appartient à une classe sociale supérieure à la sienne. La voilà, par exemple, lors du procès, face à l’avocat de cet homme, et à ce contre-interrogatoire mené avec la méthode qu’elle employait elle-même pour obtenir de la victime qu’elle ne sache plus répondre clairement aux questions et donc, que le doute soit semé concernant les faits qu’elle a subis. À la fin de la dernière audience, elle impose en quelque sorte sa parole alors que l’avocat du prévenu obtient la sortie des jurés « pour qu’ils n’entendent pas de déclarations susceptibles de nuire à son client ». « Dans les affaires d’agressions sexuelles que j’ai plaidées en tant qu’avocate, explique-t-elle, j’interrogeais les femmes en partant du principe que leur témoignage pouvait être formulé comme un ensemble bien clair et rationnel. Mais aujourd’hui, à travers mes propres tentatives ici même, je comprends que ce n’est pas possible ».
Dans un plaidoyer passionné, elle dénonce la double peine des victimes, agressées et traitées comme des accusées. Elle accuse avec fougue le système judiciaire et ses lois édictées par les hommes.

Et pourtant…

« Vous avez amorcé quelque chose ici, affirme une journaliste du Times. Vous nous avez montré que ça ne fonctionne pas, et vous nous avez passé le flambeau, à moi et à d’autres, afin que nous en informions plus de personnes ». « On continuera, conclut Tessa, jusqu’à ce que tout le monde ouvre les yeux. Jusqu’à ce qu’on ne puisse plus les refermer ».

Ce livre est une version nettement étoffée de la pièce « Prima facie » jouée au théâtre « Le Public » à Bruxelles en mars 2025 (voir l’article suivant publié sur Questions-Justice : « Au théâtre ‘Le Public’ : ‘Prima facie’ de Suzie Miller »).
Petite remarque : cette histoire se passe à Londres, il y a donc quelques différences avec la justice belge. Par exemple, lors d’un procès pénal, « la présumée victime n’est pas assistée par un avocat personnel. Elle est représentée par un avocat mandaté par le « service des poursuites de la couronne », l’équivalent du ministère public en France. Ce dernier, appelé procureur, présente l’affaire devant le tribunal, expose les preuves et défend les intérêts de l’État ainsi que ceux du plaignant ».

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